Fondé en 2015, Premiers Matins de Novembre se distingue dans le milieu de l’édition. Implantée à Toulouse, la maison d’édition est née de la volonté de partager des références historiques d’émancipation et le récit de figures révolutionnaires trop peu présente dans la conscience collective en France. Au coeur de celle-ci, on retrouve une détermination sans faille à faire du livre un véritable outil de lutte et d’affranchissement.
Si le savoir est une arme alors l’art est la gâchette.
Yohan, qui travaille avec PMN, a accepté de répondre à nos questions.

Pour commencer, pourriez-vous m’en dire un peu plus sur les origines de la maison d’édition Premiers Matins de Novembre (PMN)  ?

La création de PMN revient à trois personnes originaires de Toulouse et l’idée résulte d’un constat simple : on ne parvient pas à trouver certains livres, il y a un manque évident de traduction et de diffusion sur plusieurs références historiques qui ont pourtant inspiré de nombreuses luttes et résistances à travers le monde. Ensuite, c’est venu comme une évidence : « pourquoi pas nous ? »
Moi, je n’étais pas présent au début mais c’est à partir de ce constat que la maison d’édition a émergé. Ils ont commencé par des brochures et puis, très vite, le premier bouquin est apparu. Il s’agit de Mohamed Boudia : Œuvres, c’est un livre qui comprend la biographie mais également les principaux écrits (écrits politiques, théâtre et poésie) de ce révolutionnaire algérien qui a lutté pour l’indépendance de l’Algérie avant de devenir homme de lettres et directeur du Théâtre National algérien. Il a ensuite été assassiné par le Mossad à Paris au début des années 70, il était un fervent défenseur de la cause palestinienne. Pour cet ouvrage, quelqu’un de chez nous a fait une centaine de pages d’introduction sur sa vie après être allé en Algérie où il a notamment rencontré les camarades de lutte de Mohamed Boudia. Il a réalisé un vrai travail de terrain. Ensuite, on a regroupé ses principales œuvres pour tout inclure dans un seul et même livre. On ne va pas forcément en vendre des milliers mais c’est un livre qui mérite d’exister. On ne trouvait rien sur le bonhomme avant en France. Aujourd’hui, si quelqu’un souhaite se renseigner sur Mohamed Boudia, il a accès à ce livre.

Mohamed Boudia, militant indépendantiste algérien et de la cause palestinienne, dramaturge et journaliste (1932-1973).

Et vous, de quelle manière avez-vous rejoint la maison d’édition ?

Je suis un ami d’Assia, une des fondatrices. A la base, moi j’avais un autre projet de livre à lui soumettre. Cependant, les deux autres fondateurs ne pouvaient plus se permettre de consacrer du temps à la maison d’édition. J’ai donc décidé de rejoindre mon amie et de l’aider dans son projet, dans lequel je me retrouvais parfaitement. Et à partir de là, on a tout restructuré. Maintenant, on est 6 personnes au sein de l’équipe. On a solidifié au maximum les bases du projet pour pouvoir assumer lorsqu’on décidera de le faire passer au stade supérieur.

Pour compléter sur les origines de la maison d’édition, pourquoi lui avoir donné le nom « Premiers Matins de Novembre » ?

Là, on a clairement une référence au rap. « Premier Matin de Novembre » est le nom d’un morceau du groupe La Rumeur sur l’album L’Ombre sur la Mesure. Dans ce titre, Hamé fait référence au matin du 1er novembre 1954, point de départ de l’insurrection du FLN qui a déclenché la guerre d’Algérie.

J’ai remarqué également, dans votre catalogue, le livre du Dr Samah Jabr, Derrière les fronts.
Vous pouvez m’en parler un peu plus ? C’est une traduction c’est bien cela ?

Pour le Dr. Samah Jabr, c‘est un peu particulier puisqu’on travaille vraiment en commun avec elle. C’est une psychothérapeute très connue en Palestine. Pour le bouquin, on a fait un regroupement de chroniques qu’elle écrivait pour différents journaux, qu’on a ensuite traduits. Il y a également un documentaire qui est sorti en même temps que le livre. Elle est venue de nombreuses fois en France, en Belgique et en Suisse pour en faire la présentation à nos côtés.

« Derrière les fronts » du Dr. Samah Jabr

La lutte sociale est vraiment au cœur de la maison d’édition. Le but étant d’accéder à des ouvrages qu’on ne trouve pas ou plus. Mais est-ce que l’objectif n’est pas de sensibiliser aussi les gens à des évènements ou personnalités peu abordés en France ?

Effectivement, pour Mohamed Boudia, il n’y avait rien qui existait sur lui. Pour Samah Jabr, ce qui est intéressant, c’est qu’à travers ses chroniques, elle montre l’impact psychologique de l’occupation sur la population, ce qui est très peu discuté quand on s’intéresse au conflit israélo-palestinien.  Un autre bon exemple : le prochain ouvrage qu’on va sortir parle d’un épisode de la guerre d’Algérie, une révolte spontanée qui a commencé à La Casbah en décembre 1960, qui s’est ensuite propagée dans plusieurs grandes villes d’Algérie. C’est un évènement très connu en Algérie et pourtant, très peu en France. Une fois encore, notre auteur est parti là-bas où il a fait beaucoup de recherches.
Oui, on cherche à sensibiliser les gens et pour cela, on fait en sorte que le livre soit le plus accessible possible. L’autobiographie d’Assata Shakur, la militante du Black Panther Party qui s’est ensuite engagée dans la lutte armée clandestine aux Etats-Unis, est vraiment à la portée de tout le monde.
Elle était déjà un peu connue en France  parce que c’est la tante de Tupac. Mais sa popularité est bien différente aux États-Unis, son autobiographie s’est écoulée à environ un million d’exemplaires.

Et justement, est-ce que le choix de la lutte sociale ne complique pas votre activité d’édition ?

C’est sûr que ce n’est pas le genre de livre qui se vendra à 200 000 exemplaires mais au contraire, ce choix-là nous permet d’avoir des relations plus privilégiées que ce soit avec les libraires mais aussi nos lecteurs. Beaucoup de gens nous envoient des lettres ou bien des mails afin de nous remercier pour notre travail et d’oser prendre en main ces sujets. Certes, ce ne sont pas les plus vendeurs. Pour l’instant, on est une petite maison d’édition, on n’a sorti que 4 livres et petit à petit, on se construit un petit réseau qui fait qu’on a une notoriété certaine auprès de plusieurs personnes qui, elles, sont impatientes de lire la prochaine parution de PMN. Tout cela parce qu’on traite de sujets sérieux, que ces bouquins sont de bons outils et qui peuvent parler à pleins de gens. Même au sein des sujets qu’on aborde, certains sont plus vendeurs que d’autres. Le livre du Dr. Samah Jabr est le plus compliqué à lire et pourtant c’est celui qu’on a le plus vendu. On l’a même réédité trois fois.

Et vous, parmi les livres que vous avez édités, est-ce qu’il y en a un qui vous a particulièrement plu, ou vous avez eu un ressenti différent en comparaison avec les autres ?

Je dois t’avouer que les 4 livres m’ont particulièrement touchés. Mais l’autobiographie d’Assata Shakur, c’est celle que j’ai le plus partagée autour de moi parce qu’en réalité, c’est la plus simple à aborder. Les Black Panthers, ils avaient une manière de communiquer, de s’exprimer propre à la rue. Tout compte fait, ils s’expriment comme toi et moi. On retrouve la même chose dans le rap d’ailleurs, c’est des gens qui utilisent le même langage que toi. C’est cela qui manque aujourd’hui parmi les personnes qui discutent des sujets qui nous concernent. Avec les Black Panthers, même 40, 50 ans après, on se reconnaît en eux. On apprend la façon dont il se sont organisés, comment ils ont pris en main leurs conditions d’existence et ça parle à tout le monde.
D’ailleurs, dans notre travail d’édition, on fait l’effort de relier ces histoires avec des faits actuels. Par exemple, pour l’autobiographie d’Assata Shakur, on a confié la direction éditoriale à un collectif qui s’appelle Case rebelles. C’est un collectif panafricain basé en France. La préface du livre a été rédigé par Ramata Dieng, la sœur de Lamine Dieng, ce jeune homme qui est décédé lors d’une interpellation par les forces de l’ordre le 17 juin 2007 dans le XXème arrondissement de Paris. Si Ramata a écrit cette préface, c’est parce qu’elle a pu faire un parallèle entre son combat à elle et celui d’Assata Shakur.

Le Scred Magazine étant lié à la culture Hip-Hop, je me dois de faire le lien entre votre travail d’édition et le rap puisque il se fait très souvent l’écho de toutes les luttes que vous abordez, que ce soit l’occupation en Palestine ou bien le combat envers les discriminations notamment raciales et économiques. Est-ce que vous, à titre personnel,  le rap vous a politisé ? Est-ce qu’il vous a poussé à vous engager ?

Bien sûr, c’est le rap qui m’a politisé, il m’a permis de comprendre plein de choses. Lorsque j’étais au collège, j’ai découvert le morceau Jeteurs de Pierres de Sniper qui m’a touché et sensibilisé au conflit israélo-palestinien. Médine aussi, il m’a percuté sur plein de sons. Même sur des textes qui ne sont pas forcément politiques à la base, on va avoir quelques phases qui vont parler de ce que toi tu vis, qui t’aident à comprendre le monde qui t’entoure et qui t’incitent à te prendre en main. Ouais clairement, c’est le rap qui m’a poussé à l’engagement. La Scred connexion aussi. J’ai grandi avec eux et c’est des artistes qui ont une telle rigueur sur l’écriture que toi, en tant qu’auditeur, ça t’élève, ça te force à réfléchir et à ne pas te laisser aller.
Et on peut directement faire le lien entre le rap et nos livres : le rappeur Common a fait une chanson sur Assata Shakur. Huey P. Newton est souvent cité parmi les rappeurs. Ou tout simplement Tupac, qui est né dans cet environnement révolutionnaire, étant issu d’une famille de militants Black Panthers.

Le rap insiste justement sur l’importance du texte, de l’écriture. C’est ce qui vous a poussé à rejoindre la maison d’édition ?

Moi, c’est le rap qui m’a fait aimé le français. Il y a des références dans le rap qui m’ont poussé à lire des livres. Tout à l’heure, je te parlais de Medine : quand j’ai écouté le morceau Enfant du destin, Petit Cheval, j’ai lu un livre sur Geronimo dans la foulée. Et c’est un cercle vertueux après, quand tu en lis un, ça te donne envie d’en lire 2 ou 3 autres. Parce que justement, tu auras de nouvelles références que tu auras envie de comprendre. C’est la même chose dans le rap, tu vas écouter des sons actuels dans lesquels tu vas avoir des références à des sons plus anciens, ce qui fait qu’il y a des jeunes aujourd’hui qui écoutent encore la Scred. Des références à Fabe, Mokless, Haroun, Koma, Morad, il y en a tout le temps. Nekfeu, par exemple, qui remplit des Bercy et fait des entrées au cinéma,  la seule fois où je l’ai vu en concert, c’est parce qu’il faisait la première partie de la Scred connexion.
De toute façon, la musique que tu écoutes quand tu es jeune, elle a une influence certaine sur toi tout au long de ta vie.

A l’avenir, vous souhaitez étendre votre activité vers d’autres milieux ?

On compte vraiment rester sur le livre pour l’instant. En revanche, on aimerait bien trouver des lieux, organiser des rencontres, faire des soirées, ect… Mêler un peu tout ça. Actuellement, dans le milieu de l’édition, on est des petits ovnis, on est que 6 à travailler chez PMN, on arrive avec notre dalle (rires). On a envie que notre travail il est un réel impact sur les gens. On veut vraiment aller à leur rencontre, que ce soit les livres qui rencontrent ses lecteurs. On le fait déjà un peu en librairie, on l’a fait également avec Samaa Jabr et le collectif Case rebelles. Là, on aimerait bien l’emmener différemment, par la musique par exemple. On ferait des soirées PMN où les gens viendraient, même sans connaître notre maison d’édition, et puis ils découvriraient notre travail une fois sur place. 
On veut pas non plus rester que dans le milieu de l’édition. On peut trouver nos livres dans une boutique de graff Demain j’arrête à Bruxelles. Ils sont maintenant disponibles à la Scred boutique.

Et justement, comment s’est faite la rencontre avec la Scred ?

En réalité, j’ai moi-même pas mal milité. Avant, j’étais au virage Auteuil au Parc. L’histoire de la Scred et du virage Auteuil, elles sont un peu liés. J’ai souvent rencontré Mokless à des concerts, des Planète Rap, il a fait un concert de soutien pour un ami à moi qui est décédée, un autre pour un pote à moi qui est en prison. Il connaissait pas mon existence jusqu’à il y a 1 mois mais on se suivait un peu. C’est Panam quoi. Dès que tu côtoies un peu la scène rap, la scène militante, le virage Auteuil, tu touches au graff, etc. tu finis par rencontrer l’équipe de la Scred. Et puis la dernière fois, on s’est croisé totalement par hasard, on en est venu à parler des bouquins et il m’a dit de passer à la boutique. Il était très intéressé.

Vous avez donc édité 4 livres jusqu’à présent. Quel est le prochain ?

Un seul héros, le Peuple par Mathieu Rigouste qui parle de la révolte de décembre 1960 en Algérie. Il va paraître en Mars 2020. Pour la suite, on déborde d’idées mais pour cela, on a besoin d’argent pour les mettre en œuvre. On a pas de subventions encore, du coup tout l’argent que l’on gagne on le ré-investit directement dans nos futurs projets. Après on cherche pas forcément à sortir le plus de bouquin possible, on privilégie la qualité avant tout.

Vous êtes actuellement présent dans toute la francophonie. Est-ce que vous souhaitez atteindre une portée internationale à l’avenir ?

Oui, c’est sûr. Déjà pour le livre de Samaa Jabr, on est actuellement en train de vendre les droits pour qu’ils soient traduits en espagnol et en italien. A terme, on aimerait vraiment être une réelle structure, avoir des locaux, pouvoir nous employer nous-même. Vivre de notre travail d’édition finalement !

J’imagine, que l’actualité en France ces dernières années comme la mort d’Adama Traoré dans la gendarmerie de Persan, vous donne envie de persévérer dans votre travail d’édition ?

Bien sûr ! Ce genre d’affaires, ça nous parle. Et quand tu lis un livre comme celui d’Assata Shakur, il est facile de faire des parallèles. Cela peut même donner des outils pour continuer la lutte sur le terrain.
 Bien évidemment, cela nous pousse à persévérer.

Voilà comment on fonctionne chez PMN : « Jamais dans la tendance, toujours dans la bonne direction ».

Propos recueillis par Kevin Nectoux.

Vous pouvez retrouver Premiers Matins de Novembre Editions sur :
-leur site internet : http://www.pmneditions.com
-sur Facebook : https://www.facebook.com/editions.pmn/

Leurs ouvrages sont disponibles en librairie mais aussi à la Scred Boutique et sur la boutique du rap français.

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