4 ans après son dernier album No Future, Tiers, soldat du célèbre label havrais Din Records, revient avec un nouvel EP, Mamadou, qui se distingue pas son originalité musicale et sa finesse lyricale. Du « dernier Solaar » au « Black De Gaulle », l’ex-membre de Bouchées Doubles » ne se repose jamais sur ses acquis et effectue à chaque nouveau projet un travail de fond et de forme pertinent.
Rencontre

Ton dernier album était signé « Tiers Monde » puis sur le clip « Bagarrer » de ton acolyte Brav on te retrouve sous le nom de « Le Tiers ». Sur ton nouvel EP « Mamadou », tu t’intitules « Tiers ». Pourquoi ce changement de blaze ?

Tout d’abord, dans la vie de tous les jours on m’appelle « Tiers ». Ensuite, second point, je ne m’estimais pas à la hauteur de porter le nom de « Tiers Monde », il y a des gens qui vivent dans des conditions vraiment difficiles et je trouvais que ça pouvait dénoter à leurs égards. Puis je suis quelqu’un de joviale, qui aime bien rigoler. Ce nom est aussi lourd de sens. J’ai préféré garder Tiers mais je garde le même concept et j’aborde la musique de la même manière qu’avant.

Dans une vidéo introductive, tu expliques ton absence dans la musique ces 4 dernières années. Tu t’es recentré sur certaines choses. Peux-tu nous raconter cette « traversée du désert » musical ?

Lorsque j’ai fini mon album  No Future, je ne voulais pas refaire un projet qui finalement raconterai la même chose. On a essayé justement de produire quelques titres après la sortie de l’album mais ça ne me convenait pas, cela ressemblait trop à No Future. J’ai besoin de vivre des choses pour les rapper ensuite. J’ai plus ou moins volontairement pris plus de temps avant de ressortir un projet et cela m’a en effet permis de me recentrer sur certaines choses. J’ai notamment sorti un manga Nako, avec Maxime Masgrau (illustrateur), ce qui nous a pris une bonne année et demie. Je continuais, en parallèle, à travailler des morceaux jusqu’au jour où j’ai considéré que le moment était venu d’en faire quelque chose !

Dans cette même vidéo, on voit que tu as eu l’occasion de voyager notamment au Japon Qu’est-ce que tu es allé chercher justement dans cette aventure ?

Je suis un immense fan de la culture japonaise, je n’ai jamais vraiment rompu avec les mangas par exemple. De ce fait, cela a toujours été un fantasme de me rendre dans ce pays. Une opportunité s’est présentée, je l’ai saisie. C’est un ami, Sébastien AbdelHamid, qui m’a invité, il se rendait au Japon pour interviewer des mangakas. Je me suis retrouvé dans l’atelier de Naoki Urasawa, auteur du manga Monster et 20th Century Boys. En sortant de ce rendez-vous, j’étais comme un enfant footballeur a qui tu fais rencontrer les joueurs du Barça. Ça a été un des déclics ! En sortant de la, je me suis dit : « il faut que je fasse un manga ». J’ai monté le projet avec Maxime, on avait déjà travaillé ensemble (il a réalisé l’illustration de la pochette de No Future). Il vient plus du monde la bande-dessinée initialement mais il n’a pas hésité, on s’entend très bien tous les deux.

 

Tiers en compagnie de Naoki Urasawa

J’imagine qu’on ne s’improvise pas mangaka. Comment as-tu travaillé sur « Nako » ?

Pour le scénario, effectivement cela n’a pas coulé de source. Cependant, j’ai toujours aimé le storytelling, même en musique. Je me souviens qu’au collège, ce que j’aimais le plus c’était les rédactions (rires). Là, pour Nako, j’ai dû me professionnaliser. Je l’ai fait notamment à travers des bouquins et des reportages. L’anatomie d’un scénario de John Turby a été particulièrement instructif. Cela nous apprend qu’une belle histoire, bien construite cela se crée comme un morceau, il y a un refrain quoi qu’il se passe, il faut placer son suspense, le dénouement, etc… C’est une recette qui doit trouver une part d’originalité.

Quels sont justement les mangas qui t’ont inspiré au cours de ta vie ?

Comme tous les fans de manga, Dragon Ball mais aussi One Piece et 20th Century Boy. Ces trois-là sont des œuvres majeures pour moi.

Qu’est-ce qui t’intéresse dans la culture manga ?

Tout d’abord, le dynamisme du milieu. Il y a un côté très vivant, qu’on retrouve dans le rap d’ailleurs, il s’y place plein de choses et il y a beaucoup de nouveautés. J’aime aussi l’embarras du choix qui existe dans la culture manga. Tu peux trouver beaucoup de genres différents.

As-tu eu des retours sur ton œuvre par les amateurs de manga ?

Oui ! À mon grand plaisir, beaucoup de fans de manga m’ont dit avoir aimé Nako. LeChefOtaku qui est une référence dans la communauté, a aussi validé mon manga et en a même fait une vidéo sur sa chaîne.
J’ai eu des bons retours de la part des gens du milieu de l’édition aussi.
Il faut qu’on continue à bosser pour vraiment s’installer.

Tu souhaiterais l’adapter en animé ?

Dans l’idée, oui mais les prix d’animation sont très cher. On a eu l’idée de faire un teaser pour justement laisser planer le doute, on m’a dit que ça pouvait atteindre les 20 000€. Ça refroidit tout de suite (rires).

Toi qui a une bonne connaissance de la culture manga, si tu devais t’identifier à un personnage, lequel se serait ?

Je dirai Guts. C’est un personnage dans le manga Berserk de Kentarō Miura. J’aime bien sa personnalité, il essaye de faire le bien autour de lui mais finit toujours par se retrouver dans des sales histoires.

 

Guts, personnage tiré du manga Berserk de Kentarō Miura

Pour revenir sur ton EP Mamadou, on remarque sur la pochette que tu as empruntée la calligraphie des albums de Tintin. Tintin au Congo sorti en 1931 suscite la polémique aujourd’hui car il présente une vision colonialiste de ce pays et de l’Afrique.
Pourquoi ce choix sur ta pochette (réalisé elle aussi par Maxime Masgrau) ?

C’est des BDs que je lisais dans mon enfance et je me souviens que la représentation des noirs m’avait choquée déjà à l’époque. D’ailleurs, il n’y a pas que les noirs mais aussi les asiatiques. Dès que Tintin vivait une aventure fabuleuse comme par exemple aller dans un sous-marin il n’y avait jamais de noirs ou quelqu’un issu d’un autre peuple. Je voulais faire un clin d’œil à ça en empruntant la calligraphie et en représentant un noir dans l’espace en combinaison d’astronaute. C’est un peu pour montrer comment été perçu les immigrés dans ma jeunesse et là ou on veut aller maintenant.
j’espère que les gens très à droite verront cette pochette et que ça piquera leur curiosité.

Cover de l’EP Mamadou sorti le 17 Juin 2020

Producteur officielle de Din Records, Proof n’est cependant pas le seul beatmaker duquel tu es entourée. Peux-tu nous parler des autres ?

Oui effectivement, Proof est présent sur un morceau, « Rappeur Blanc ». Il y aussi Bilal sur « Saiyan » et moi-même j’ai composé quelques prods comme celle de la seconde partie du morceau « Mamadou » et aussi le morceau « Les Oubliés » qu’on ne retrouve que dans la version CD.

Quel est, selon toi, l’évolution qu’on peut observer entre « No Future » et cet EP ?

J’ai pris des cours de chant, c’est la grosse évolution. Le rap game se dirige de plus en plus vers la mélodie, je sentais le besoin de combler ce manque-là. Le chant m’a ouvert des perspectives notamment sur les refrains. Je suis un fan de rap avant tout, j’en consomme énormément et j’aime bien rester dans mon temps. Mais je veux garder le même message dans ma musique, il s’agit seulement d’adapter la forme, pas le fond. Je pense que c’est important de suivre ses instincts. Si demain je me lève et que je veux faire de la boom-bap je ferais de la boom bap, si j’ai envie de faire de l’auto-tune, je ferais de l’auto-tune. Je ne veux pas rester dans une case.

L’EP s’ouvre justement avec le morceau Mamadou. Dans ce dernier, tu dis : « J’ai créé Le Tiers pour protéger Mamadou ». Qu’est-ce que tu veux dire par cette phrase ?

Je suis quelqu’un qui a beaucoup de mal à livrer son intimité. Dans ma musique et sur les réseaux sociaux, Tiers fait un peu barrière à cette partie de ma personnalité. C’est dans ce sens-là que j’utilise cette phrase.

À la fin du morceau, tu ajoutes : « j’suis pas le seul Mamadou, pourquoi je me sens seul ? »
Quelle est la signification que tu portes à cette phrase ?

Je suis quelqu’un qui gamberge pas mal. Quand tu te remets en question, tu le fais à ton échelle, seul, ce qui peut créer un sentiment de solitude. Je ne suis pas quelqu’un qui règle ses problèmes en les exposant, en les racontant aux autres. Je les résous en interne dans ma tête. C’est cette pudeur de ma part que je voulais manifester ici.

Un peu plus loin dans le projet, on retrouve le morceau « Yibambe ». C’est un terme qui vient du Xhosa, une langue parlée par un peuple du même nom en Afrique du Sud, et qui a été popularisé par le film Black Panther de Ryan Coogler.
Pour quelles raisons as-tu emprunté ce terme ?

C’est venu quand je regardais le film Avengers : Infinity War. Avec mon ingénieur studio Adam, on s’est tapé un délire sur ce cri de guerre. Je suis allé vérifier l’origine et le sens de ce mot, qui signifie « Tenez bon ! ». C’est devenu un gimmick par la suite et j’ai voulu le traduire en musique.

Un autre morceau assez marquant dans ton EP, c’est « Rappeur Blanc ». D’où vient l’idée de ce morceau ? Et qu’est-ce que tu voulais transmettre à travers celui çi ?

J’ai eu l’idée lors de mon voyage au Sénégal en février 2019. Mes cousins m’appelaient « Le toubab » (rires). Je suis parti sur cette idée : « je suis un toubab donc un rappeur blanc ». J’en ai profité pour faire un morceau assez ironique au final. J’ai joué sur le titre du morceau pour en faire un attrape-nigaud comme si j’allais critiquer le fait qu’on réussit mieux en tant que rappeur quand on est blanc, etc… Alors qu’au final, je montre un peu de ma technique et je lâche quelques punchlines drôles.

La phrase qui ouvre le morceau : « ici je ne suis qu’un sale noir, au bled je suis le meilleur rappeur blanc » fait d’une certaine manière écho à une autre de tes phases dans le morceau « Babel » dans laquelle tu dis : « Étranger en Normandie, Étranger en Saoudie ».

Oui c’est vrai ! On s’est fait une remarque avec des amis il n’y a pas très longtemps. On s’est dit que si nous, en tant que noir, souhaiterions faire le tour du monde, ce n’était pas possible. Il y a plusieurs pays où on ne peut pas aller sans prendre véritablement des risques. Sans être dans la victimisation ! Je suis plus dans l’optique de trouver des solutions que de se lamenter de sa condition mais voilà, c’est une réalité. Parce qu’il ne faut pas non plus se voiler la face, ce qu’il se passe aux États-Unis par exemple, ce n’est pas seulement une question de couleur de peau. C’est dû aussi aux origines sociales et économiques. Il y a plein de pays où il n’y a pas ou très peu de noirs et la délinquance existe malgré tout. C’est la pauvreté qui est le dénominateur commun à toutes ces situations.

Justement, une partie de ton EP trouve sa thématique autour de l’homme noir, son identité, sa place. Quel est ton analyse sur la situation actuelle avec le mouvement qui a ressurgi suite au décès de George Floyd, mort étouffée sous le genou d’un policier blanc, qui a d’ailleurs trouvé un fort écho en France avec l’affaire Adama Traoré ?

J’ai vraiment l’impression qu’il y a des gens, la bonté, ça ne les intéresse pas ! Il y a des personnes pour qui ce n’est pas encore normal que les hommes soient égaux. Que des gens, sous prétexte de religion, de couleur de peau ou d’origines sociales, se sentent supérieur à d’autres et qu’on en arrive à la mort de quelqu’un, ça m’afflige beaucoup. Et puis on voit les discours de haine se répandre sur les réseaux sociaux. Quand je vois ça, je ne comprends pas ! Je me demande comment on peut se complaire dans la méchanceté. Les gens ont-ils conscience d’être mauvais ? Le « vivre ensemble » devrait être dans l’esprit de chacun de nous. J’ai du mal à comprendre cette idée de communautarisme.
Après pour répondre à ta question, le cas de George Floyd est horrible mais malheureusement, c’est une constante aux États-Unis. Il y a eu de nombreux George Floyd avant ça. Et en France, c’est quasiment la même chose. Je ne fais pas le parallèle entre nos histoires mais ces deux cas en question sont très similaires. C’est dur de voir cela rester impuni. Ça me laisse beaucoup d’incompréhension.

On l’a rappelé, ton EP débute par « Mamadou », mais il se termine par le morceau « Tiers », ton nom d’artiste. Comment peut-on interprété ce choix ? Tiers est-il une sorte d’alter ego de Mamadou ?

Non, c’est la même personne ! (rires) Selon ce que je raconte dans le morceau, tu entendras plus l’un que l’autre. Par exemple, dans les morceaux « Saiyan » et « Rappeur blanc », c’est plus du Tiers. Sur « E.B.N », c’est plus du Mamadou.

Quelles sont les différences entre les deux concrètement ?

Mamadou il se cache ! C’est un grand timide. (rires) Souvent, on a tendance à croire que monter sur scène ça signifie forcément avoir de l’assurance. En vérité, je suis très intimidé quand je suis face au public. Tiers est plus désinhibé, plus à l’aise.

Du 17 mars au 11 mai, La France s’est retrouvée confiner pour ralentir la propagation du coronavirus. Comment cela s’est passé pour toi ?

Malheureusement, j’ai attrapé le virus. Pendant une vingtaine de jours, j’ai dû rester confiner dans ma chambre sans pouvoir m’approcher de ma famille. Une fois que c’est passé (avec quelques rechutes quand même), j’ai passé du temps avec ma femme et mes enfants et j’ai en ai aussi profité pour enregistrer les versions finales de l’album.

Quels sont les artistes que tu écoutes en ce moment ?

Comme pas mal de gens en ce moment, Alpha Wann.  J’aime beaucoup Josman également et j’écoute aussi DaBaby et J. Cole en rap US.

Cet EP annonce-t-il un album ?

Il y aura un second EP qui va sortir au mois d’octobre, ce sera la suite de Mamadou !

Un mot de la fin ?

Streamez Mamadou ! Sinon je vais devoir retourner dealer (rires). Je plaisante !
Non, à part ça, j’ai fait un break de 3 ans dans la musique mais là, je suis revenu pour de bon !


Propos recueillis par Kevin N.

Retrouvez Tiers sur :
Facebook
Instagram
Youtube
Son site officiel

>>> Visitez la boutique du rap français

sakarya escort sakarya escort sakarya escort sakarya escort sakarya escort
adapazarı escort adapazarı escort ümraniye escort escort serdivan