Vendredi 21 juin

Dualo

Un gars est passé à la boutique dans la matinée, il cherchait Mokless. En l’attendant, avec Arthur et Mohammed on a commencé à lui parler, comme on a prit l’habitude de le faire avec les gens qui passent. Il nous a parlé assez facilement de ce qu’il faisait ici : un projet de collaboration à proposer à la SCRED. Je pense qu’il a vu une occasion de résumer ce qu’il allait présenter à Mokless. Il s’est mis à nous expliquer qu’il y a quelques années, il a créé un nouvel instrument de musique, le « dualo ». Il le sort de son sac à dos, c’est un petit objet de la taille d’un gros livre, il se l’attache au buste sur une ceinture spéciale, de sorte à pouvoir le manipuler comme une sorte de petit accordéon. L’instrument est divisé en deux, deux plaques sur lesquels sont disposées des touches rondes en quinconce. Là il l’allume, et commence à nous expliquer la démarche. C’est un instrument qui permet de créer facilement des beats, des instrumentales de tous les genres. Deux choses ont retenu mon attention dans son explication. 

Déjà, les touches sont disposées de sorte à être forcément situées à côté de touches qui produiront ensemble un son mélodieux, pour éviter les fausses notes. Ensuite, intégré à la machine, un didacticiel permet d’apprendre pas à pas comment construire un son, à partir de samples notamment, grâce à des exercices à répéter plusieurs fois et corrigés en temps réel. On appuie sur les touches qui s’allument pour produire un petit enchainement musical, on recommence, et on passe à un autre exercice, guidé par une voix. Et c’est justement à ce propos là que le créateur de Dualo cherchait Mokless, il cherchait à contacter des gens qu’il estimait être des références pour chaque genre musical, pour qu’ils prêtent leur voix aux didacticiels en question. Pour nous montrer la facilité d’utilisation de l’objet, il nous a laissé Arthur, Mohammed et moi, nous débrouiller avec pendant une dizaine de minutes. 

Tour à tour on s’est amusé avec un sample de Eminem, Mohammed, beatmaker à ses heures perdues a vite chopé le truc et Arthur s’est mis à rapper sur le beat nouvellement créé. C’est dans cette atmosphère que Mokless est arrivé, tout de suite curieux de voir ce qui nous animait autant tous les trois. Bref, Dualo c’est 500 grammes, 18h00 d’autonomie, environ 499 euros.  

L’open mic

Le soir, vers 19h30, c’est préparation de l’open mic de la fête de la musique à la boutique. Dans la salle basse, on installe les enceintes, on règle le son, on lance des instrus. En revenant de l’atelier que j’avais visité pour la première fois, je descends directement, attirée par les voix qui s’élèvent jusqu’à dehors. Mohammed et Arthur ont pris le contrôle des micros avant que l’open mic ne commence officiellement. Arthur en profite pour nous montrer des textes à lui qu’il pose avec une vraie détermination et un flow prometteur. Mohammed, lui, reprend des textes connus, et à eux deux ils me font un vrai show qui me fait éclater de rire. 

Des anciens, des plus jeunes, c’est tout un petit monde qui se présente vers 20h00 au 80 rue Marcadet. Un live Instagram est lancé, Mokless lâche quelques couplets et tend le micro à qui voudra le prendre. Slim accompagné de ses potes, Darko… une petite dizaine de MC se succède. On sent que certains sont des habitués, pour d’autres que c’est peut-être une première dans ce lieu. Un événement sans prétention, mais très agréable parce que familial. Koma assure une transition en lâchant quelques phases qui laissent bouches bées les deux jeunes rappeurs qui passent après lui. « Nous on est moins bons que le monsieur juste avant », et c’est vrai que les deux papas de la Scred en jettent. Quand plus tard j’en parle à Koma il me dit que pour lui les rappeurs aujourd’hui ont plus de technique, qu’eux c’était plus dans la tournure de phrase. 

La semaine du 24 au 1er juillet 

Cette semaine, notre petite équipe a été rejointe par Kevin, qui lui aussi voulait se lancer dans la production de contenu pour la SCRED. 

Les premières vagues de forte chaleur se sont particulièrement faites ressentir à la boutique. Mais grâce à l’ingéniosité de Koma, à du fil de fer et à quelques coups de perceuse, la boutique a pu profiter au maximum d’un ventilateur. Qu’il fasse +40 dans la boutique, que l’ordinateur fasse des siennes ou qu’un client en colère appelle : pour Koma, c’est la débrouille, c’est un problème = une solution. Avec Mokless et son regard aiguisé, ils forment une sacrée équipe. 

Festival « Laisse crâner » à Montreuil

J’ai eu l’occasion d’assister à la première édition du festival Laisse crâner qui a eu lieu à Montreuil samedi 29 juin. J’en avais appris l’existence par des affiches pas loin de chez moi. Sur ces affiches, j’avoue que c’est la grande image de Fianso qui a d’abord attiré mon regard. Ensuite, mes yeux ont immédiatement cherché le lieu, et c’est quand j’ai vu « place de la mairie » que j’ai compris que je n’avais pas affaire à un nouveau festival à 40€ la journée. Après We Love Green, les Solidays, un festival de rap gratuit à Montreuil avec Fianso en tête d’affiche ? En 3 secondes d’observation, l’événement avait gagné toute mon attention et la liste des artistes n’a fait que confirmer mon intérêt : l’Uzine, Swift Guad, Triplego, Le Club… un programme 100% montreuillois.

L’évènement commençait à 14h00 par un défilé de mode, et s’est terminé vers 23h30 après 45 mn de concert de Fianso ! Je n’ai pas pu assister à toute la journée : j’ai malheureusement loupé les 3/4 du passage du Club, un groupe de la Boissière, formé par La Kanaï et Taïz, que j’ai découvert il y a environ 3 ans grâce à deux chansons : La magie de Paris et Histoires de Dame. Peu de jeunes rappeurs réussissent le pari de rendre des chansons cultes dès la première écoute, et pour moi c’est ce qu’ils ont fait ! Ils ont sorti il y a un an leur album « Fort 2 Nous » (à retrouver notamment sur Deezer) et je vous le conseille fortement. 

 Je me suis baladée autour de la scène. Vers la mairie de Montreuil, il y avait des stands. C’est là que j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec deux montreuilloises de 21 ans : Louise d’abord, spectatrice du festival, et avec Rachel ensuite, une des deux jeunes créatrices à l’origine du défilé d’ouverture. 

Ci joints, des passages de mon entretien avec chacune d’elles que j’ai regroupé : je leur ai posé beaucoup de questions communes parce que j’étais curieuse de voir les différences dans leur rapport à cette initiative d’auto-promotion des talents montreuillois. Je leur ai d’abord demandé comment elles avaient appris que ce festival allait avoir lieu. Dans le cas de Rachel, c’est via un dispositif de la mairie que son projet à elle et à une amie a été intégré au festival. Elle raconte : 

« Moi de base j’ai fait partie d’un dispositif de la mairie qui s’appelle Cap Sur Le Monde et qui aide les jeunes à partir en voyage s’ils ont un projet. Donc nous, avec mon amie qui est d’origine ivoirienne on est allées en Côte d’Ivoire et notre projet, parce qu’on aime bien la mode, on s’intéresse à la double culture, c’était d’interviewer nos amies en France et de poser les mêmes questions à des Ivoiriens et en plus de faire un projet plus artistique où elle et moi on dessinait des habits, et on voulait les faire fabriquer en Côte d’Ivoire par un tailleur, donc on a fait ça. Et quand on est revenues, on est revenues avec 20 tenues parce qu’en fait dans le projet Cap Sur Le Monde [il faut une contrepartie]. Donc on a dit « on va faire un défilé de mode ». Et ça nous a trop plu de faire ce projet. […] Nous on voulait vraiment faire un vrai truc, on a eu l’idée de faire une fashion week à Montreuil en réunissant tous les jeunes artistes couturiers et tout, et après on nous a dit « ça c’est un peu trop gros, mais on va commencer en essayant de vous insérer dans un festival ! ». Donc ils nous ont mis dans le festival « Laisse crâner » parce que ça collait, parce qu’en gros c’est un festival pour la culture urbaine à Montreuil ! Donc ils nous ont mis avec ça quoi ! »

Rachel Kamdem Tagne me présentant une pièce du défilé qu’elle a organisé avec Massandje Sanogo. Leur collection « Fañi » est à retrouver sur leur instagram.

 

Louise quant à elle, a entendu parler du festival de la même manière que moi :

 « J’ai vu d’abord des affiches sur des panneaux de publicité dans Montreuil, et ensuite j’ai des potes qui m’ont dit « Ah y a un concert de Fianso à Montreuil, est-ce que t’y vas ? » et du coup j’ai un peu plus creusé ». 

Comme je le pensais, la présence de Fianso a été un élément important dans la communication de cet événement. 

« Principalement Fianso mais aussi le défilé de Rachel ! » ajoute Louise. Un événement par les montreuillois, pour les montreuillois ?

Louise : « Ecoute franchement moi je trouve ça super, c’est vraiment que des artistes montreuillois, et en plus vu que c’est une première édition c’est pas très connu, c’est que des festivaliers et des spectateurs qui sont eux mêmes montreuillois, ce qui fait qu’on a plein de générations différentes, je revois des gens de mon collège, de mon lycée que j’avais pas revu depuis hyper longtemps donc c’est assez drôle (ndlr : on entend des grands rires), y a une bonne ambiance, tout le monde danse et tout je pense que ce serait pas forcément pareil si c’était un festival quelconque avec des gens de plein d’autres villes, y a vraiment un truc de communauté qui s’instaure et c’est chouette : les petits qui regardent ça ils se disent « wa moi aussi je suis montreuillois, moi aussi j’peux monter sur scène, moi aussi je peux faire des trucs ». Rien que là, Rachel son défilé elle l’a fait grâce au centre de la jeunesse de Montreuil, et pareil les gamins ils savent qu’il y a des opportunités possibles avec la mairie de Montreuil. »

Rachel : « Je trouve que c’est super cool parce que ça donne la possibilité à des jeunes d’avoir de la visibilité ! Surtout que comme ils sont mélangés à des têtes d’affiche ben les gens ils viennent ! Après moi j’aime vraiment beaucoup le rap, je consomme beaucoup de rap, mais pour moi je trouve que des artistes que tu connais pas trop de base… c’est pas dans un festival comme ça que je vais les apprécier en fait. Je pense pas que c’est à un concert que je pourrai découvrir un artiste ! […] C’est une bonne chose ! Et j’aimerais bien que ça se refasse, mais peut-être varier genre ne pas mettre que du rap, moi j’aime bien tous les genres de musique je me dis que ça peut être bien de mélanger, mais après peut être que ça ferait des grandes grandes scènes aussi ! »

A la fin de ma discussion avec Rachel, avec qui je m’étais éloignée un peu du bruit, j’entends au loin raisonner des mots qui me donnent directement envie de courir vers la scène « Y’a pas d’soucis mais la routine ne nous fait pas d’cadeaux… ouais ça roupille c’est l’acte 2 encore c’est Narvalo… Donc à tout prix faut qu’j’représente le son de Croix d’Chavaux… ». C’était au tour de Swift Guad de monter sur scène. Un artiste phare de Montreuil, avec des featurings comme Al Tarba, Davodka. Son featuring avec ce dernier, « Ma Gueule », vaut particulièrement le coup selon moi. Ce son me permets de faire une transition vers un autre groupe de la soirée : l’Uzine (dont le beatmaker MSB a produit le beat de la chanson Mauvaise onde de Davodka, qui semble décidément bien aimer s’associer à la crème de la crème montreuilloise). Même si j’en avais déjà beaucoup entendu parler, c’était la première fois que je les voyais sur scène. Les 4 collègues, dont Cenza et Toni Toxik, ont proposé une performance qui m’a bluffé ! Un très bon moment aussi : le passage de Diak’s rappeur montreuillois, qui en plus de faire danser la foule, a pris un moment pour parler de l’association Bamako sous-bois qui entre autres vend des t-shirts pour financer le forage de puits dans le Cercle de Yelimane au Mali. 

A partir de 22h00, la foule s’est densifiée. Pour cause : l’arrivée imminente de Fianso. Après une introduction du présentateur, l’artiste est arrivé tout sourire sous un tonnerre d’acclamations et d’applaudissements. Il a commencé par nous mettre tous en garde : ne pas trop sauter car de très jeunes spectateurs se trouvaient tout devant la scène. Il a exprimé sa joie d’être parmi nous ce soir. Toute la soirée, les pogos ont été énergiques (surtout sur Khapta, son featuring avec Heuss L’Enfoiré) mais bienveillants. Et il s’est vraiment pas foutu de nous Fianso. On aurait pu penser qu’une telle tête d’affiche à un concert gratuit allait rapper trois ou quatre chansons et s’en aller, mais c’est bien un show endiablé de 45 minutes que nous a offert Fianso ! Il a ouvert la danse sur  Mon pti loup, et pour moi c’est cette même ambiance d’amour fraternel qu’il a tenu toute la soirée. Entre ses chansons, il donnait la parole à des petits, distribuait beaucoup de bouteilles d’eau, et rappelait son plaisir d’être là.  

On connait la réputation gentrifiée de cette ville, mais ce jour là c’était Montreuil à tous les montreuillois.

Retour à la SCRED et remerciements

 Ces derniers jours, la SCRED a partagé plusieurs moments hip-hop. Entre la sortie de Reverse de Sons of Melody (issue de leur dernier album Bande à part), le clip du son BPM de Fadah réalisé par Esskahipé en prévision du futur album Furious et le dernier clip Course de fond de Absolut Street… une semaine bien chargée. 

Aujourd’hui c’est mon dernier jour à la SCRED pour un moment. Je tiens à remercier très fort Mokless et Koma pour leur accueil, pour tout ce que j’ai appris auprès d’eux et pour toutes les rencontres que j’ai fait pendant ces quelques semaines et qui m’ont confortées dans l’idée d’être journaliste hip-hop. Merci aussi à Mohammed et à Arthur pour les rires et pour le sentiment d’avancer en équipe. Pour toujours convaincue que la SCRED c’est une grande famille, je vous dit à très bientôt !

Nikita

 

Les albums de la plupart des artistes cités dans cet article sont disponibles à la boutique ou sur le site de la Scred (Davodka, Cenza du groupe l’Uzine…). 

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Article et photos : Nikita Guerrieri